Fonder son studio de jeu vidéo et cumuler les rôles: Interview Carl-Simon Picard

Interview Carl Simon Picard Hatchery Games Ecran Partage

Carl-Simon Picard a de nombreuses casquettes: cofondateur de Hatchery Games à Québec, animateur 3D, directeur narratif et père d’un jeune garçon. Quoi de plus idéal que ce profil pour nous expliquer ce qu’il en est de travailler dans l’industrie du jeu vidéo et d’être parent.

Marc: Bonjour Carl-Simon! Pourrais-tu s’il te plaît nous dire quelle est ta profession actuelle exactement ?

Carl-Simon: Je suis animateur 3D de profession et je suis maintenant cofondateur de Hatchery Games. Je fais de l’animation en plus de m’occuper des directions narrative et d’animation pour nos projets.

Marc: Et est-ce que c’est ton premier job dans le jeu vidéo?

Carl-Simon: Non, j’ai commencé fin 2011 avec des stages et des petits contrats en jeux vidéo avant de me trouver mon premier “vrai” travail chez Beenox à Québec en tant qu’animateur 3D. J’ai ensuite eu envie d’aller vers le VFX (film) en 2016, mais je suis revenu à mes vieux amours depuis 1 an.

M: Quelles études as-tu effectuées ?

C: J’avais commencé mon cégep en science nature pour essayer de me convaincre qu’on ne pouvait pas faire carrière à faire bouger des bonhommes et à créer des jeux vidéo, pour me rendre à l’évidence, que je ne pouvais pas faire autrement que m’inscrire en animation 3D et synthèse d’images à Québec.

Quel a été ton parcours pour travailler dans l’industrie du jeu vidéo?

Beaucoup (beaucoup) d’heures à m’investir dans les projets d’école. Pour ensuite réussir à me démarquer juste assez pour que deux professeurs me proposent deux stages. Sans entrer dans les détails, ces stages ont été assez rocambolesques, mais m’ont permis d’avoir de l’expérience sur papier et surtout, ça m’a permis d’avoir du matériel professionnel à mettre dans mon démo reel. Après ces deux stages, j’ai continué à faire des petits contrats d’animation en travaillant dans une librairie à temps plein, pendant environs 4 mois (vraiment déprimants où j’ai pensé m’inscrire à l’université en architecture.) ; pour finalement, me faire offrir un travail chez Beenox. Depuis, je gagne ma vie à faire bouger les bonhommes dans les écrans.

À quoi ressemble une journée type en tant que cofondateur de Hatchery Games?

C’est assez difficile à répondre, car être cofondateur, c’est gérer une compagnie et des employés. C’est passer sa journée à régler le prochain problème, je dis ça tout en adorant mon travail et ma position. Ceci dit, si on veut un descriptif de l’aspect jeux vidéo, je porte pas mal 2 chapeaux principaux à travers l’équipe: faire la direction de l’animation et la direction narrative.

Si on se concentre sur la portion animation, habituellement j’ai planifié mes tâches macro en début de semaine, donc j’ai une bonne idée de mes objectifs. Je fais de la recherche visuelle pour chaque animation que l’on veut faire. Oui mon travail me demande de visionner YouTube et des documentaires animaliers de la BBC (j’ai déjà fait ça des semaines complètes pour certaines compagnies). Je veux trouver les meilleures images, les meilleures idées à transposer dans le jeu. Ensuite, c’est sûr que je vais avoir un “daily” (meeting journalier) avec les autres animateurs pour qu’on puisse partager, montrer et critiquer notre progression (et montrer nos vidéos YouTube).

J’ai pas mal moins d’expérience pour la direction narrative, alors j’apprends! En résumé, être directeur narratif, c’est vraiment beaucoup … beaucoup de planification et de casse-tête. J’ai le nez dans le game design, level design, concept, animation (cinématique), casting, enregistrement et toutes les portions techniques (programmation) derrière tous ces éléments-là.

Quels sont les points que tu apprécies le plus en travaillant dans l’industrie?

L’ambiance des équipes de développement et travailler avec beaucoup d’individus, de plusieurs départements différents. L’industrie est encore jeune et a été très longtemps avant-gardiste. Depuis les tous premiers débuts, les gens ont eu envie de créer leur expérience et leur milieu de travail, sans préjugé ou autre. Ce qui compte, c’est le plaisir que les gens ont à se côtoyer et le rendement (pour moi, les deux sont importants à part égale.).

Quels sont les points négatifs lorsqu’on travaille dans l’industrie?

Les gens toxiques qui tuent l’ambiance et les gens qui ne veulent tout simplement pas travailler. Je pense qu’il y a une certaine forme de ménage qui a commencé dans les dernières années avec les histoires de harcèlement et d’intimidation dans le domaine. Bien sûr, il peut y avoir ce genre de personne peu importe le domaine, mais l’esprit et le travail d’équipe est tellement un aspect indispensable au développement d’un jeu, ça peut vite devenir insupportable et avoir un impact grandement néfaste sur un projet, une partie ou la compagnie entière.

Quels conseils donnerais-tu aux étudiants qui souhaitent intégrer l’industrie?

Il faut être dévoué, très déterminé et persévérant, auto-critique et surtout être prêt à recevoir la critique des autres. Et la critique n’a pas toujours de lien avec la qualité du travail, ce qui peut être dur sur l’estime et la confiance en soi!

Premièrement, il faut comprendre que oui, les compagnies font la part des choses entre un employé junior, intermédiaire et senior, mais quand il est question d’étudiants, on fait le comparatif avec les juniors immédiatement. Ce sont des gens qui ont de l’expérience (1-2 ans). Donc, oui, les employeurs vont comparer ton expérience et ton portfolio avec certains standards de l’industrie. Ça veut dire qu’en tant qu’étudiant, il faut pousser la barre plus haute que la réussite de ton diplôme. Pour ça, il faut être dévoué (ne pas compter tes heures sur un travail et profiter des opportunités d’apprentissage) et se donner toutes les chances et prendre toutes les opportunités qui s’offrent à toi (stages, porte-ouvertes, événements, contrats et faire un peu de “PR”).

Deuxièmement, (ce conseil est bon pour toute une carrière): il faut être prêt à se faire dire: « Ça ne fonctionne pas!”, “On comprend pas!”, « Explique-moi tes intentions!” … ou encore: “C’est pire!”. Avant que l’on crée Hatchery Games, ça faisait déjà 10 ans de ma vie que je me faisais dire au moins une fois par jour que mon travail n’était pas 100% la vision de quelqu’un d’autre: j’aime encore autant mon travail et à force d’écouter la critique des autres, j’ai acquis tellement d’expertises. C’est un milieu artistique, subjectif, on ne peut pas lire la pensée des autres et non, on n’est pas tous des directeurs comme Denis Villeneuve. Ceci étant dit, ça reste un travail super artistique, on ne devient pas un exécutant pour autant et quand on acquiert de l’expérience, on a plus de liberté créative!

Finalement: ne jamais utiliser “non.” et “je sais, mais”. Utilisez “D’accord” et “Pourquoi?” font beaucoup plus progresser les dossiers. Ce qui est magique, c’est que ça marche aussi avec pas mal de choses dans la vie en général!

Quels conseils donnerais-tu aux parents qui souhaitent que leurs enfants jouent avec modération?

Avoir une plage horaire et la respecter. J’ai un enfant qui a commencé la maternelle et tous les dimanches matin, on fait 45 minutes de NHL 2020 sur la playstation. Il y a 6 mois c’était 30 minutes, un certain dimanche on a joué 40 minutes, la semaine d’après il n’était pas question pour lui de jouer seulement 30 minutes… maintenant il y a un « timer ».

As-tu d’autres conseils pour les parents qui ne s’y connaissent pas en jeu vidéo?

De s’y intéresser au moins minimalement, car c’est un passe-temps/hobby comme n’importe quel autre. S’intéresser aux intérêts de l’enfant vous aidera ! Et c’est ancré dans la culture de nos enfants et des générations à venir. C’est un média qui a dépassé les industries du cinéma et de la musique combinées et qui continue de grossir d’années en années. Il y a plein de sites web qui s’intéressent au domaine comme Écran Partagé, IGN.com ou kotaku.com qui parlent non seulement du contenu des jeux, mais aussi de l’industrie, des compagnies, etc.  Puis, il y a toute la portion artistique derrière chaque projet, si jamais c’est plus votre truc, il y a artstation.com.

Il y a plein de façons de faire connaissance avec le milieu et je pense que c’est important de le comprendre le moindrement. Un peu comme le fait que tous les québécois savent qui est Carey Price ou PK Subban.

À quoi joues-tu en ce moment? Et est-ce que tu recommandes les titres en question?

En ce moment, je joue beaucoup pour tester certains aspects de jeu qu’on pense revisiter ou réinventer avec Hatchery Games. Donc la liste est vraiment longue. Pour faire court, je vais vous faire la liste des jeux que j’ai joué pour le plaisir:

·         Ori and The blind Forest (2015): Excellent jeu indie! Direction artistique vraiment unique.

·         Firewatch (2016): Parfait pour les parents “non gamer” qui voudraient essayer quelque chose, ça se complète en quelques heures, s’adresse aux adultes.

·         Hearts of Iron VI: Je suis un gros fan de jeux de gestion et les heures y passent assez facilement. Mon gros hit de 2021, mais c’est très compliqué, pas pour tous.

Aurais-tu des jeux à recommander pour les enfants ? et pour les adolescents?

Pour les enfants, j’adore les jeux de sport en général, car on peut les jouer en solo, en coop ou en multi. On peut décider de la durée, la difficulté et les modes de jeu (exemple: mode arcade plus facile à comprendre et à maîtriser). Le jeu peut s’adapter à l’âge et/ou aux habiletés du joueur. On peut jouer à un jeu comme ça avec un enfant de 3 ans sans problème. Zéro violence et à cet âge, même si l’enfant n’a aucune idée du contenu du jeu ou du sport, la manette et l’interactivité vont faire le travail. À la maison, quand mon enfant a fini sa session NHL, ou Tennis sur la playstation le dimanche matin, l’activité qui suit, à la demande de mon fils, est souvent le sport en question au sous-sol ou dans la cour, pour jouer le rôle de Djokovic ou Nathan Mackinnon. Qui aurait cru que ma ps4 aurait autant fait bouger mon enfant.

Pour les ados, mon conseil est simple. Essayez n’importe quel jeu solo. Ce sont des jeux qui jouent moins sur l’aspect addiction, pas de micro-transaction non plus. Il y a souvent un aspect artistique et narratif beaucoup plus développé et surtout, le jeu a une fin.

Carl-Simon, sur quels réseaux sociaux peut-on te retrouver? As-tu des créations, des sites à promouvoir?

Le site officiel et le Facebook Hatchery Games. Sinon, personnellement, j’ai seulement un profil Linkedin et un demo reel (de mon travail en film).

Carl-Simon, merci beaucoup pour ton temps et tes conseils.

À propos de Marc Shakour

Ancien programmeur de jeu vidéo, chroniqueur pour RDS Jeux vidéo, professeur, compétiteur... Marc connaît très bien l'univers et l'industrie du jeu vidéo depuis toujours. Il a décidé d'aider les néophytes à découvrir de nouveaux univers, mondes et créatures fantastiques.

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